Les Cornouailles : Cette indomptable beauté sauvage

Assise sur un banc en bord de mer, le soleil hivernal me réchauffait le visage comme le faisait ce cornish pasty[1] avec mes papilles. Oh ouh c’est brûlant même !

La marée basse révélait une étendue de sable blanc, humide et étincelant. Un vieil homme, mains dans le dos et béret sur la tête marchait le long de la baie en compagnie de son chien. Au loin, un courageux surfeur défiait les vagues glaciales qui venaient ensevelir leur frénésie dans le sable. Comment la mer pouvait-elle s’agiter de la sorte alors qu’à l’horizon celle-ci semblait si paisible ? Rassasiée, je rangeai le reste du chausson dans son sachet en papier et repris le volant.

Où allais-je ? À droite ? À gauche ? J’errai sans but précis. Pourquoi avais-je donc choisi de m’isoler sur ces terres du bout du monde en plein mois de janvier ? Il y avait de ces choix difficiles à expliquer. Forcée de quitter l’effervescence de la capitale, j’avais longtemps hésité sur la destination à prendre. J’optais finalement au gré des avis de mon entourage et de mon intuition pour la traversée du fleuve Tamar. Il était le dernier rempart naturel séparant les terres saxonnes sur lesquelles je vivais, de celles des celtes.  

À peine le fleuve franchi, je fus assaillie par une vague de sérénité. Je la reconnue. C’était l’énergie des celtes. La même qui m’avait accompagné en Ecosse, au Pays de Galles ou encore en Bretagne. Un drapeau noir fendu d’une croix blanche flottait fièrement sur les bâtiments publics et à la fenêtre de quelques maisons. J’en déduisis, qu’ici aussi, la croix de Saint Georges avait échoué à conquérir le cœur libre des habitants de la région.  

Cette pointe située à l’extrême sud-ouest du Royaume Uni, se trouvait comme moi au carrefour de plusieurs chemins, ballotée au nord par la romantique mer Celtique et au sud par la pragmatique Manche. Cette position l’exposait à d’intenses et brusques changements météorologiques, mais n’étais-ce pas cela la vie ?

Je m’aventurai sur une étroite route campagnarde qui sillonnait des paysages à la végétation brunie où se sustenter ici et là, quelques chevaux sauvages. Au détour d’un virage, je traversai un petit hameau de maisonnettes en granite gris, aux toits d’ardoise et aux cheminées fumantes. Il n’y avait personne, pas même un chat. Le ciel s’obscurcissant ne devait pas y être pour rien. La route se transforma progressivement en un chemin de terre qui me conduisit jusqu’à la mer. Je descendis de la voiture et m’avançai au bord de la corniche. La noirceur du ciel rendait les abruptes falaises obscures, créant une atmosphère à la fois mystique et sinistre. La mer déchainée s’engouffrait avec violence dans les criques dentelées qui pouvait précieusement renfermer de secrètes grottes. Aux siècles derniers, certaines servirent même à cacher le butin des contrebandiers, voulant échapper aux lourdes taxes exigées par la couronne anglaise pour satisfaire sa soif militaire. Était-ce à eux cette épave au loin se dégradant au va et vient des marées ?

Soudain un faisceau de lumière transperça les épais nuages et illumina le littoral. L’atmosphère devint enchanteresse. Les ténèbres laissèrent place à la magie, mes angoisses à mon espoir. Je m’avançai au bord du précipice, la couleur turquoise de l’eau et le sable blanc me firent douter de ma position, étais-je bien en Angleterre ? A flanc de falaise, une ancienne mine comme il y en avait dispersées un peu partout le long de la côte, affrontait avec bravoure les éléments de la nature. Elle était le témoin de l’important rôle de la région lors de la révolution industrielle anglaise en produisant au début du 19e siècle près de 2/3 du cuivre mondial.

Je sentis une goutte tombée sur mon front, un énorme nuage gris avait repris possession de l’espace céleste. La pluie s’intensifia. Je soupirai. La vie ne pouvait-elle donc pas être ensoleillée à jamais ?


[1] Les Cornish pasties sont des pâtisseries en forme de demi-cercle farcies avec une garniture salée.

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